EDITO HERVE REBILLON

EDITO de Hervé Rébillon : Les transporteurs ont-ils encore les moyens de faire grève ?

Le mouvement qui se prépare dans le transport routier pose une question aussi simple que dérangeante : les transporteurs ont-ils encore les moyens de faire grève ? Sur le fond, leurs revendications sont loin d’être illégitimes. Hausse du prix du gazole, pression fiscale, marges qui se réduisent, difficultés de trésorerie, concurrence toujours plus forte… Le malaise est réel et touche une profession qui a déjà payé un lourd tribut ces dernières années.

Mais dans une entreprise de transport, chaque journée d’arrêt coûte cher. Immobiliser les camions signifie ne plus facturer, alors que les salaires, les assurances, les crédits, les loyers et une grande partie des charges continuent de tomber. Pour une PME dont la trésorerie est déjà sous tension, quelques jours de mobilisation peuvent rapidement devenir un problème de survie. Le paradoxe est là : ceux qui ont le plus de raisons de protester sont parfois ceux qui ont le moins de capacité financière à le faire.

Cette mobilisation rappelle aussi ce qu’est devenue la contestation sociale dans le transport routier. Il y a dix ou quinze ans, quelques centaines de camions suffisaient à paralyser le pays. Les barrages filtrants et les blocages des grands axes constituaient une arme redoutable. Aujourd’hui, les conducteurs hésitent davantage à recourir à ces méthodes. Non pas nécessairement parce que leurs revendications ont changé, mais parce que le rapport de force a évolué.

La menace de sanctions administratives, et notamment celle qui pèse sur le permis de conduire, n’est pas anodine pour un professionnel de la route. Pour un conducteur, perdre son permis, c’est potentiellement perdre son emploi. Pour un transporteur, immobiliser ses véhicules peut signifier perdre ses clients. Le pouvoir de nuisance du transport routier reste considérable, mais son exercice est devenu beaucoup plus risqué.

Le gouvernement le sait. Les organisations professionnelles aussi. Et c’est peut-être là toute l’ambiguïté de la situation actuelle : comment faire entendre une colère légitime lorsque l’outil de pression traditionnel peut se retourner contre ceux qui l’utilisent ?

Les transporteurs sont indispensables à l’économie. Mais ils ne peuvent pas indéfiniment être considérés comme une variable d’ajustement. Encore faut-il qu’ils puissent se faire entendre sans mettre eux-mêmes leur entreprise en danger. La vraie question n’est donc peut-être plus de savoir si les transporteurs feront grève. Elle est de savoir jusqu’où ils peuvent aller pour être enfin entendus.

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