Au sein du groupe Daimler Truck, il existe une entité dédiée aux véhicules spéciaux : Mercedes-Benz Special Trucks. Une de ses usines de production et d’adaptation est localisée en France, en Alsace à Molsheim.
Une longue histoire franco-allemande
Le site Mercedes-Benz Special Trucks de Molsheim a une longue histoire franco-allemande. L’initiative de l’implantation en revient à Charles Delcroix qui était depuis le début des années 1950 l’importateur officiel de la marque pour les voitures et camions via son garage Royal Elysées. En 1960, il crée Royal Elysées Véhicules Industriels, structure dédiée aux autocars, camions Mercedes-Benz et Unimog. En 1967, Charles Delcroix, pour faire face aux volumes de ventes en forte hausse, investit à Molsheim sur de vastes surfaces foncières afin d’y établir les ateliers de « francisation » des véhicules commercialisés en métropole. La proximité des usines de Wörth, Gaggenau et Mannheim (pour les camions et autocars) et la distance raisonnable vis-à-vis des usines de Stuttgart Sindelfingen (voitures) vont plaider en faveur de cette implantation alsacienne. Entre 1969 et 1970, Royal Elysées S.A est acquis par Daimler-Benz AG qui crée Mercedes-Benz France le 10 juillet 1970.
Au fil des ans, l’activité véhicules industriels va prendre une place prépondérante avec la finition des autocars Mercedes-Benz (montage des sièges, mise en conformité aux normes françaises). C’était l’époque glorieuse des autocars Mercedes-Benz O 303. La crise de 1991 va amener un changement d’actionnaire (et donc de propriétaire) : c’est désormais la maison mère qui assume la responsabilité du site de Molsheim qui devient le centre de transformation des camions pour le compte de l’usine de Wörth-am-Rhein. En 1994, est créée l’entité juridique Mercedes-Benz Molsheim S.A.S. Entre 2000 et 2010 de nouveaux bâtiments sont construits. L’usine de Molsheim commence à produire en parallèle des composants en sous-traitance pour le groupe.
Lorsque se crée Mercedes-Benz Custom Tailored Trucks (CTT), l’usine de Molsheim devient un élément clef du dispositif industriel de Mercedes-Benz Special Trucks (qui produit les modèles dédiés à la défense, les Unimog et tous les camions hors-série pour Mercedes-Benz).
Un éternel recommencement
Sachant qu’une transformation devenue populaire, peut ensuite intégrer le catalogue et les chaînes de l’usine de Wörth-an-Rhein, il faut de l’imagination pour assurer le plan de charge des 63 postes. Ici pas question de lignes de montage à la chaîne. La flexibilité est de mise dans les travées. Electriciens, mécaniciens, carrossiers, cohabitent sur un même véhicule. Pour l’équipe de direction, il faut « flairer » les marchés et tendances techniques, ce qui explique la présence d’une équipe marketing au sein du CTT de Molsheim pour échanger avec les différentes filiales commerciales et les carrossiers-constructeurs.
La dernière mode concerne le montage de stabilisateurs en porte-à-faux avant, ce qui implique des longerons traversants sous la cabine afin de renforcer le cadre. Ceci pour répondre à la surenchère dimensionnelle des bras pour les grues et pompes à béton devant travailler en milieu urbain.

Un savoir-faire unique
Des adaptations de châssis, modifications de silhouettes, aux rallongements de cabine (les Mercedes-Benz Atego double cabine, bien connus des sapeurs-pompiers et dépanneurs sont finalisés à Molsheim) jusqu’à la transformation de véhicules complets, tels que les tracteurs lourds Arocs et Actros SLT, l’éventail des activités est large. Ces derniers ont un hall dédié, et lors de notre visite au mois de juin 2026, il était bien rempli ! On y découvre d’ailleurs toute la diversité des silhouettes et configurations. L’usine dispose de ses ateliers de travail du métal (découpe, pliage) et poursuit ses investissements dans des machines-outils plus rapides. Elle réalise également de la sous-traitance pour le groupe (structures tubulaires) et montage final des cabines Zetros et Unimog (les modèles des gammes U 219 à U 535). Elle fabrique également le très spectaculaire système de direction interchangeable Variopilot© emblématique de l’Unimog type UGN. À cela s’ajoutent également des ateliers de peinture (poudre et hydrodiluables). La pyramide des âges est très variée ; on devine que le compagnonnage est important pour la transmission des connaissances et expériences.
Le site dispose de son propre bureau d’études, en liaison avec l’usine et les filiales commerciales. Même des transformations apparemment simples comme l’ajout d’un ralentisseur électromagnétique Telma sur un Mercedes-Benz Atego, exigent un travail administratif et d’homologation qui échoit au CTT de Molsheim. Les clients se recrutent de l’Australie jusqu’au Japon, sans oublier la Chine et, bien sûr, la France. Avec environ 600 employés, l’usine française de Molsheim constitue le cœur de l’organisation Mercedes-Benz Custom Tailored Trucks. Outre les transformations réalisées à Molsheim, l’unité commerciale CTT répond également aux demandes spécifiques des clients en mobilisant l’usine de Wörth et un réseau d’entreprises partenaires labellisées CTT.
Parmi ces sept entreprises, toutes basées en Allemagne Fédérale, figurent S&G Automobil AG, F&B Nutzfahrzeug-Technik GmbH, Werner Forst- & Industrietechnik Scharf GmbH, Eggers Fahrzeugbau GmbH, Paul Nutzfahrzeuge GmbH, BICKEL-TEC GmbH et TITAN Spezialfahrzeugbau GmbH. Le plan de charge et compétences des uns et des autres détermine la répartition des tâches. Dans tous les cas, tout est tracé, archivé, homologué, comme un camion Mercedes-Benz « normal ». Le but du jeu est de recourir au maximum aux références de pièces existantes, comme un Meccano géant. L’imagination est au pouvoir : qui soupçonnerait des radiateurs d’autobus Mercedes-Benz Citaro G dans cette tour de refroidissement d’Actros SLT ? Cette nomenclature précise facilite également la vie des magasiniers et de l’après-vente.
De l’orange au kaki
Plus d’un millier de véhicules modifiés sortent annuellement des locaux de Molsheim, un chiffre fluctuant mais globalement en hausse sur le long terme. Depuis l’année 2025, l’usine CTT de Molsheim travaille sur une importante commande de la Bundeswehr Fuhrpark Service GmbH. Il faut convertir aux standards de la Bundeswehr et de l’OTAN les véhicules, ce qui inclut nombre de travaux électriques en plus des modifications de cabine ou de carrosserie.
Le CTT de Molsheim réalise des Mercedes-Benz Econic particulièrement compacts, avec une largeur de cabine de seulement 2,40 mètres, un modèle demandé tant en Allemagne Fédérale qu’en Suisse. Ce pays à « petits volumes » est en fait un très bon client, notamment pour les camions à 5 essieux ou pour ces fameuses cabines étroites.
Par ailleurs, plus d’une centaine de véhicules d’Autobahn GmbH sont actuellement convertis à Molsheim, passant de 2 à 3 essieux, pour des charges utiles plus élevées. Certains ont eu les honneurs du dernier salon IFAT 2026 à Munich. Molsheim réalise également la conversion aux suspensions pneumatiques de Mercedes-Benz Arocs afin d’en faire de parfaits engins de viabilité hivernale pour les autoroutes.
Les électriques à batteries déjà présents aux côtés des SLT
Dès 2023, le CTT a commencé à travailler sur les véhicules électriques à batteries. Dégagements de longerons et modifications d’empattements figurent parmi les classiques sur les eEconic et eActros 400. L’usine de Molsheim hérite également de toutes les transformations 4 essieux à tridem arrière (les silhouettes 8×4/4VLA et 8×6/4 VLA des Mercedes-Benz Arocs et Actros « lourds ») qui seraient susceptibles de ralentir la chaîne de montage de Wörth.
Un exemple de coopération entre les sites labellisés CTT est l’Actros 8×4/4 Full-SLT, sorti fin 2023. Après la sortie de chaîne l’Actros à 3 essieux d’origine est transformé à Molsheim puis chez TITAN à Sulzbach en un Full-SLT à 4 essieux avec deux essieux moteurs, afin de pouvoir être utilisé comme tracteur de semi-remorque pour le transport extra-lourd. À cette fin, un essieu avant de 8 tonnes a été installé et une superstructure (la fameuse tour) a été montée derrière la cabine pour accueillir un réservoir de 900 litres, un réservoir d’air comprimé et le système de refroidissement arrière pour le TRC (Turbo-Retarder Clutch associant coupleur hydraulique et ralentisseur). La sellette d’attelage et le dispositif coulissant installés ultérieurement permettent une répartition efficace de la charge par essieu. Ces véhicules peuvent être aménagés et se voir spécifiquement dotés de dispositifs d’attelages pour être tireurs ou pousseurs, en isolé ou en tandem. Le Mercedes-Benz Arocs SLT 4463 AS 8×6, d’une charge remorquable maximale de 1 000 tonnes, a également été fabriqué à Molsheim en association avec Paul Nutzfahrzeuge. À l’usine CTT de Molsheim, le véhicule a été équipé d’un essieu moteur avec assistance au démarrage par délestage. À cela s’ajoutaient la tour SLT derrière la cabine avec système de refroidissement supplémentaire, un réservoir de carburant de 900 litres et le système hydraulique pour la remorque. L’équipe de conversion de Paul Nutzfahrzeuge a ensuite remplacé la cabine StreamSpace de 2,3 mètres de large par une cabine BigSpace de 2,5 mètres de large. Cela a nécessité l’adaptation de tous les aménagements intérieurs, tels que le tableau de bord, la couchette et les tiroirs. Afin de ne pas dépasser la hauteur totale de quatre mètres, l’avant du véhicule a été abaissé et un petit tunnel moteur a été aménagé dans le plancher de la cabine.
Autre exemple à destination du Japon : un Mercedes-Benz Arocs 4763 8×6 a vu sa hauteur maximale réduite à 3,8 mètres (maximum autorisé au Japon). Le CTT à Molsheim a développé ici une combinaison de la cabine ClassicSpace 2.3 avec une tour de refroidissement supplémentaire compacte sur un châssis à quatrième essieu, et a installé un attelage et une plaque de montage renforcés. Si la France est réputée pour la haute-couture, cela se vérifie également dans le domaine du véhicule industriel « sur mesure ».








