Renault Trucks signait son retour à l’IAA Transportation avec une gamme électrique équipée du nouveau moteur DE13 R. Le constructeur français en profitait également pour dévoiler le Renault Trucks E-Tech Trafic, conçu sur une plateforme dédiée 100 % électrique. Manuel Marielle, DG Renault Trucks France, a accordé une interview à TRM24 et à l’eMAG Transport. Le dirigeant fait un point sur le marché des camions électriques mais aussi sur les répercussions des tensions internationales et aborde aussi la concurrence asiatique qui a déferlé à l’IAA Transportation.

TRM24 : Comment se porte le marché des véhicules industriels pour ce premier semestre 2026, et surtout les tensions au Moyen-Orient ont-elles des répercussions sur les ventes ?
Manuel Marielle :
« Nous constatons des dynamiques assez contrastées selon les activités. Le début d’année a été plutôt morose, avant un léger rebond en juin. Si l’on regarde le marché à fin août 2026, les véhicules de plus de 6 tonnes restent globalement en recul, de l’ordre de 4 %. Dans le détail, le segment des tracteurs résiste mieux, avec une progression de 5,7 %, alors que les porteurs de plus de 16 tonnes reculent de 11 % et pour les porteurs de 6 à 16 tonnes c’est même -20 %.
Les tensions au Moyen-Orient ont bien sûr des répercussions sur l’activité, d’abord à travers le coût de l’énergie. Selon leur capacité à répercuter cette hausse dans leurs prix et selon leur niveau de trésorerie, nos clients sont plus ou moins exposés. Dans certains cas, des transporteurs ont différé leurs investissements, privilégié la location, voire suspendu certaines lignes lorsque les conditions économiques devenaient trop défavorables.
Dans ce contexte, la prudence domine. Mais ce que nous constatons aussi, c’est que les clients attendent plus que jamais de leur constructeur de la solidité, de la visibilité et de la capacité d’accompagnement. C’est précisément dans ces périodes-là que la qualité de la relation, la proximité du réseau et la capacité à proposer des solutions adaptées font la différence. »
TRM24 : En termes de production, est-ce qu’il y a eu, notamment suite aux tensions au Moyen-Orient, des répercussions sur l’approvisionnement d’équipements dues au manque de matières premières ?
Manuel Marielle :
« Nous n’avons pas connu d’impact majeur sur notre production. Il y a eu des tensions sur certains segments, notamment les lubrifiants, parce qu’une partie de la chaîne de valeur a été perturbée.
Mais nous avons réussi à sécuriser nos approvisionnements et, surtout, à garantir le support à nos clients à travers le réseau. C’était un point essentiel pour nous, et sur ce plan nous nous en sommes plutôt bien sortis. Notre responsabilité ne s’arrête pas à la livraison du véhicule. Elle porte aussi sur la continuité d’exploitation chez le client, et c’est là qu’un constructeur comme Renault Trucks doit être au rendez-vous.
En revanche, même lorsque les flux restent sécurisés, l’inflation est bien là, et elle pèse naturellement sur nos coûts d’achat. »
TRM24 : Pour revenir sur le marché et les immatriculations, les ventes de véhicules électriques progressent ?
Manuel Marielle :
« Oui, clairement. Le marché progresse, et 2026 marque une accélération. À fin août, le marché des véhicules électriques de plus de 6 tonnes est en hausse de plus de 28 %. Les tracteurs électriques progressent de près de 60 %, et les porteurs électriques de 14 %. En valeur absolue, les volumes restent encore limités, il faut le dire. Mais la dynamique est réelle.
Pendant longtemps, l’électrique a surtout concerné des usages très identifiés, avec des tournées connues et un retour au dépôt, par exemple dans la collecte des déchets ou certaines activités urbaines et régionales. Aujourd’hui, on voit le périmètre s’élargir.
Cela tient aussi au fait que Renault Trucks a opéré ce choix très tôt. Nous avons investi avant beaucoup d’autres dans l’électrique, ce qui nous donne aujourd’hui une expérience concrète de l’exploitation, des usages et des contraintes de nos clients. Notre nouvelle génération de tracteurs électriques permet désormais de répondre à davantage de missions qu’auparavant, notamment grâce aux progrès réalisés sur l’autonomie, la recharge et la charge utile.
Cela change concrètement la perception du marché. L’électrique n’est plus seulement vu comme une solution expérimentale ou réservée à quelques pionniers. »
TRM24 : Il y a une meilleure prise de conscience des transporteurs, petits ou même grands, par rapport à l’électrique, de l’écosystème jusqu’au TCO ?
Manuel Marielle :
« Oui, très nettement. Il y a quelques années, les projets électriques venaient surtout de grands comptes pionniers. Aujourd’hui, nous travaillons avec des entreprises de toutes tailles, et de plus en plus d’appels d’offres intègrent désormais une part d’électrique. C’est une évolution très claire.
Cette montée en maturité ne concerne pas seulement le véhicule. Les transporteurs comprennent de mieux en mieux qu’un projet électrique se pense dans son ensemble, avec l’analyse des flux, le choix de la bonne configuration, la recharge, l’énergie, le financement, l’exploitation et la formation. C’est précisément pour cela que nous avons structuré un accompagnement dédié. Notre rôle n’est pas simplement de vendre un camion, mais d’aider le client à bâtir une solution d’exploitation cohérente.
Sur la question du TCO, on observe aussi un vrai changement. Il reste parfois une approche patrimoniale, centrée sur le prix du véhicule, mais la majorité raisonne désormais en coût global d’exploitation. Et avec les CEE, les solutions de financement, ainsi que l’écart durable entre le coût de l’électricité et celui du diesel, nous parvenons de plus en plus souvent à une équation économique comparable, voire plus favorable à l’électrique selon les usages.
C’est aussi là que notre valeur ajoutée se voit. Grâce à notre expérience, à l’analyse des données d’exploitation et à l’accompagnement terrain, nous sommes en mesure de dimensionner le bon véhicule, au bon usage, sans sur-spécifier la solution. C’est déterminant pour tenir la promesse économique de l’électrique. »
TRM24 : Quelles sont les évolutions pour les camions à moyen terme ? Il y a des projets de camions hydrogènes pour Renault Trucks ?
Manuel Marielle :
« À moyen terme, l’évolution du marché repose sur deux réalités. La première, c’est que nous devons continuer à améliorer les technologies thermiques, parce qu’elles restent nécessaires pour un certain nombre d’usages. Cela passe par des gains d’efficacité très concrets sur la consommation et les émissions.
C’est, par exemple, le travail mené autour du notre nouveau moteur DE13 R, des évolutions de chaîne cinématique et des systèmes d’optimisation de la conduite, avec à la clé jusqu’à 4 % de consommation en moins selon les usages.
La seconde réalité, c’est la montée en puissance de l’électrique. Les progrès technologiques réalisés sur les tracteurs permettent d’envisager aujourd’hui des missions beaucoup plus larges qu’il y a encore peu de temps. Renault Trucks s’appuie d’ailleurs sur l’analyse de 70 000 tracteurs connectés pour mieux comprendre les usages réels et apporter des solutions adaptées en conséquence. C’est une force importante, parce qu’elle nous permet d’avancer sur des cas d’usage concrets et non sur des hypothèses théoriques.
S’agissant de l’hydrogène, le groupe Volvo poursuit ses développements, donc le sujet est bien travaillé. Mais il faut rester lucide, nous sommes sur un horizon plus lointain que pour l’électrique à batterie. La disponibilité de l’hydrogène vert reste limitée, son coût est encore élevé, et d’autres secteurs industriels seront eux aussi demandeurs.
À court et moyen terme, pour le transport routier, l’électrique est aujourd’hui la voie la plus concrète. »
TRM24 : Les Chinois commencent à produire leurs propres camions en Europe. Vous vous y préparez, chez Renault Trucks, à l’arrivée des Asiatiques ? Quelle est votre position là-dessus ?
Manuel Marielle :
« Nous suivons évidemment cela de très près, comme nous suivons l’ensemble de la concurrence. Il faut reconnaître que le marché chinois a pris de l’avance sur certains sujets, notamment en matière d’électrification, avec des volumes déjà significatifs dans leur marché domestique. Cela leur donne des effets d’échelle dont l’Europe ne bénéficie pas encore au même niveau.
Pour nous, l’enjeu est donc d’accélérer, de continuer à innover, à industrialiser et à gagner en compétitivité. Cette concurrence nous oblige à progresser plus vite, et c’est aussi une réalité normale dans une phase de transition technologique aussi importante.
Mais dans le poids lourd, la compétition ne se joue pas uniquement sur le véhicule. Elle se joue aussi sur la capacité à accompagner le client dans la durée, à sécuriser son exploitation, à assurer le service et l’après-vente au quotidien. Sur ce terrain, Renault Trucks dispose d’atouts très solides, notamment avec un réseau de 310 points de service en France. Dans notre métier, cette proximité et cette capacité de soutien sont des éléments décisifs. »
TRM24 : Est-ce que les Chinois sont sur certains points en avance ?
Manuel Marielle :
« Oui, sur certains points, notamment autour de la batterie et de certains composants liés à l’électrique, il existe clairement un savoir-faire industriel important. Il faut le reconnaître, il y a aussi de l’innovation en Chine, pas seulement de la reproduction. Mais il faut avoir une vision complète. Les constructeurs européens disposent, eux, d’une expérience très forte sur les usages, sur les contraintes d’exploitation, sur la réglementation et sur le service dans la durée. Dans notre métier, cet ancrage terrain compte énormément.
Je dirais donc que l’avance n’est pas uniforme. Elle existe sur certains maillons technologiques, mais l’exploitation du véhicule, le réseau et le service restent des dimensions tout aussi déterminantes. C’est d’ailleurs là que Renault Trucks a une vraie légitimité, parce que nous combinons l’innovation produit avec une connaissance fine des métiers du transport et un accompagnement de proximité. À condition que la concurrence se fasse dans des conditions équitables, cette situation doit surtout nous pousser à encore nous améliorer. »
TRM24 : Pouvez-vous nous parler de la présence de Renault Trucks sur le salon IAA Transportation en septembre à Hanovre, en Allemagne ?
Manuel Marielle :
« Renault Trucks était bien présent à l’IAA Transportation à Hanovre. C’est un rendez-vous majeur pour la filière en Europe, et il est important pour nous d’y montrer l’évolution de notre offre.
Nous y avons présenté notamment notre véhicule électrique 12 tonnes, la nouvelle génération de tracteurs E-Tech, ainsi que notre gamme de véhicules utilitaires, avec en particulier le nouveau E-Tech Trafic.
L’objectif est de montrer très concrètement comment notre gamme évolue pour répondre à un nombre croissant d’usages, du véhicule utilitaire jusqu’au transport régional et longue distance.
C’est aussi un salon important pour affirmer nos ambitions européennes. Quand on veut porter la marque à un autre niveau en Europe à horizon 2030, il est naturel d’être présent sur un rendez-vous comme celui-là. Et pour nous, c’est aussi l’occasion de montrer que Renault Trucks arrive avec une offre déjà structurée, avec des produits, de l’expérience terrain et un accompagnement complet autour de la transition énergétique. »
Vous retrouverez l’intégralité de cette interview dans le prochain eMAG Transport en ligne début octobre.
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