Après le covoiturage, voici venu le temps du « co-camionnage ». Avec Truckly (à ne pas confondre avec Truckfly), deux entrepreneuses, Marion Choppin et Diana Bajora, promettent de révolutionner les déplacements longue distance en installant des passagers … dans des poids lourds. Présentée comme un mélange entre BlaBlaCar et la logistique routière, la plateforme prétend transformer les cabines vides des camions en nouvelle manne économique. Une idée « innovante » selon ses créatrices. Une idée surtout profondément bancale. Car derrière le storytelling startup et les promesses de mobilité décarbonée, Truckly soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Une vieille idée recyclée comme une révolution
Premier problème : Truckly se présente comme « la première plateforme de co-camionnage ». C’est faux. Il y a déjà dix ans, WeTruck avait tenté exactement la même aventure : faire voyager des particuliers dans des cabines de poids lourds à prix cassés. À l’époque, certains trajets coûtaient moins de 8 euros pour 200 kilomètres. Le concept avait bénéficié d’un certain écho médiatique avant de disparaître dans l’indifférence générale.
Pourquoi ? Parce que le modèle ne tenait pas debout économiquement. Malgré des tarifs ultra-agressifs, WeTruck n’avait convaincu qu’une cinquantaine d’entreprises de transport avant de fermer définitivement, incapable de stabiliser son activité.
Dès lors, difficile de comprendre ce qui permet aujourd’hui à Truckly d’affirmer que le marché représenterait 24 milliards d’euros par an en Europe ! Un chiffre colossal non sourcé.
Des promesses économiques difficiles à vérifier
Truckly avance aujourd’hui des projections particulièrement ambitieuses, évoquant un marché européen de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Des chiffres impressionnants, mais dont la méthodologie reste floue, voire inexistante dans l’espace public.
Le discours repose sur une idée centrale : les cabines de camions seraient des espaces partiellement inutilisés qu’il suffirait de monétiser. Cette logique d’optimisation maximale est familière dans l’univers des startups, mais elle devient plus fragile lorsqu’elle est appliquée à un secteur aussi contraint que le transport routier.
Un modèle qui bouscule le cadre du transport routier
La difficulté principale ne réside pas dans la technologie, mais dans la nature même de l’activité. Un camion n’est pas un véhicule de transport de passagers, mais un outil professionnel dédié au fret. Y introduire des voyageurs implique un changement profond de statut, avec des conséquences juridiques et opérationnelles importantes.
La question de l’assurance devient immédiatement centrale. Qui couvre un passager en cas d’accident ? Le transporteur, la plateforme, ou une assurance spécifique encore inexistante dans le cadre actuel ? À cela s’ajoute la question du droit du travail : le conducteur peut-il intégrer cette activité dans son temps de service sans modification contractuelle ? Et surtout, peut-on considérer qu’il s’agit encore uniquement de transport de marchandises ?
Le métier de chauffeur transformé en service hybride
Au-delà des aspects économiques et juridiques, le cœur du débat touche à la transformation du métier de conducteur routier. L’idée d’accueillir des passagers dans un espace historiquement dédié au travail introduit une hybridation qui n’est pas anodine.
Le conducteur devient alors à la fois salarié du transport de marchandises et acteur d’un service de mobilité pour particuliers. Cette double fonction pose une question simple mais essentielle : le métier est-il en train de changer de nature sans cadre clair, ou s’agit-il d’une extrapolation trop optimiste d’un espace inutilisé ?
Une communication en avance sur la validation du terrain
Truckly affirme être entouré d’experts issus d’organisations majeures du secteur comme la FNTR, la SNCF, XPO Logistics ou France Assureurs. Pourtant, ces références ne constituent pas nécessairement un soutien formel au modèle proposé. Cette zone grise entre accompagnement indirect et validation officielle nourrit un flou persistant autour de la solidité du projet.
Une logique d’optimisation poussée à l’extrême
Truckly s’inscrit dans une tendance plus large : celle de la rentabilisation systématique de chaque ressource disponible. Ce qui n’est pas utilisé doit être monétisé, ce qui est vide doit être rempli, ce qui est statique doit devenir productif.
Mais appliquée au transport routier, cette logique rencontre des limites concrètes. Le camion n’est pas un espace neutre, et la cabine n’est pas une simple unité de capacité inutilisée. Elle fait partie d’un environnement de travail réglementé, structuré autour de contraintes de sécurité, de fatigue et de responsabilité.








