EDITO HERVE REBILLON

EDITO de Hervé Rébillon : les camions ne se sont pas arrêtés

Hier la France redoutait les routiers en colère. Les années 1990 ont été marquées par des barrages filtrants et des camions immobilisés sur les grands axes, du pays paralysé en quelques heures. Leurs mécontentements, qu’ils soient liés aux salaires, au prix du carburant ou aux conditions de travail, se traduisaient par une visibilité et, souvent, un rapport de force gagnant ou non.

Mais ce temps-là semble révolu. Les 10 et 18 septembre derniers, les grands rassemblements syndicaux n’ont vu ni colonne de poids lourds ni blocage spectaculaire. Les camions ne se sont pas arrêtés. L’image est frappante : là où jadis un cortège de poids lourds suffisait à figer l’économie, aujourd’hui règne une étrange absence.

Pourquoi ce silence ? La réponse tient moins à la disparition des motifs de colère qu’à la peur de représailles. Les règles se sont durcies : participer à un blocage peut désormais valoir la perte du permis, donc du travail, donc de la vie professionnelle. Pour ces hommes et ces femmes déjà soumis à une pression permanente (horaires contraints, fatigue, isolement, concurrence étrangère) la menace est trop lourde. Le droit à la contestation existe encore, mais il se heurte à un mur de sanctions dissuasives.

Le paradoxe est cruel : jamais le métier de routier n’a été aussi exigeant, aussi dévalorisé, et pourtant jamais leurs protestations n’ont été aussi invisibles. Leur colère n’a pas disparu, elle s’est simplement faite silencieuse, intériorisée.