SANS DÉTOUR

Tribune de Jean-Philippe Pastre : Électrique, entre ombres et lumière

C’est un art que certaines marques de voitures particulières pratiquent jusqu’à la nausée : la trituration des données d’immatriculations. L’art consiste, par « éléments de langage » à justifier, ou faire oublier les résultats de sa marque. Il en est de même pour les données liées à la transition énergétique. Un chef d’œuvre en la matière fut la conférence CSIAM qui donna plein de verres à boire, de préférence à moitié pleins.

Exemples : en page 6 du document communiqué à la presse par la CSIAM, la part des véhicules électriques est de 3.3% en France sur les immatriculations 2025 de plus de 3.5 t ! Effet Whaou garanti ! Cette part grimpe à 24.2% selon la CSIAM dans le segment des utilitaires lourds (de 3.5t à 7.5t de PTAC). Mais si l’on regarde ce que la CSIAM présente elle-même comme cœur du marché avec des poids-lourds dont « 90 % du volumes immatriculé est représenté par les 16 t et plus » le tableau change. En page 19, l’électrique ne représente plus que 2% du marché. Pour mémoire, l’objectif est d’atteindre les -43% dans les comptages Vecto de 2030. Filons la métaphore verrière, et déclarons qu’il y a loin de la coupe aux lèvres.

Alors pourquoi ces annonces ? De la part des constructeurs, désormais tous dotés de modèles à batteries, c’est un témoignage (en milliards d’euros) de leur « bonne volonté » face aux oukazes de l’Union européenne. Un enjeu non négligeable car ils sont en comptage Vecto pour les -15% obligatoires de l’échéance 2025 (celle-ci s’est ouverte le 1er juillet 2025 et s’achève le 30 juin 2026). Rappelons que le Green Deal de l’Union européenne n’envisage la décarbonation du transport que sous l’angle de l’électrification mesuré « au pot d’échappement ». Enjoliver l’électrification est aussi, pour le lobby électrique (assister à la conférence CSIAM permet d’avoir un aperçu du nombre d’acteurs en présence !) une façon de démontrer les performances de son poulain. Ce que Jean-Yves Kerbrat, directeur général de MAN Truck & Bus, présente comme la « disparition » (sic) des sceptiques. Est-ce pour cela qu’il faut minimiser la part des autres énergies alternatives ? Ne parlons pas de l’affirmation émanant de plusieurs constructeurs selon laquelle le TCO des électriques est déjà plus compétitif que celui des diesel. Comme pour les contrats d’assurances, il faut regarder les clauses en petit : c’est sur une première vie à 5 ans, sans prise en compte des coûts d’infrastructure de recharge. Un seul paramètre vous manque et tout est dépeuplé.

L’ADEME et différentes institutions l’affirment : pour gagner en réduction d’émissions eq.CO2, il faut que cela impacte le transport longue distance, le plus générateur de t/km. Avec la seule électricité à batteries, on est loin du compte, tant en termes techniques (problème de la répartition de charge aux essieux et de la perte de charge utile associée), pratiques (maillage pour la recharge en itinérance, conditions d’exploitation) que financiers (investissements colossaux en CAPEX et OPEX pouvant déraper facilement). Bizarre, sur l’adaptation des offres de financement des constructeurs à ce New Deal électrique, les constructeurs présents à la conférence CSIAM furent tous mutiques. Interrogés sur le sujet de la révision des charges aux essieux, les représentants de la CSIAM ont renvoyé le sujet à l’ACEA. Pire : sur l’argument des économies d’échelles, tant invoqué par les pro-électriques, les constructeurs par l’intermédiaire de Ulrich Loebich, P-DG de Daimler Truck France, ont douché les espoirs : pas de baisse tarifaire à espérer. Ce qui ouvre la voie aux Chinois bien sûr ! JAC ou Sany sont prêts et BYD est en embuscade et étudie activement le marché des grandes flottes, sans oublier un Windrose qui se verrait bien en Tesla de la semi. Comme il n’y a pas de tarifs douaniers sur les véhicules industriels, c’est un boulevard qui s’ouvre à eux, bravo l’UE ! Pas grave, pour la CSIAM, cela fera de nouveaux adhérents… à condition que ceux-ci n’exterminent pas ses actuels sociétaires.

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